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3 octobre 2013 4 03 /10 /octobre /2013 10:06

 

 

 

Congo - Pan Afrique - Littérature

Théophile Obenga : son "Appel à la jeunesse africaine"

Rencontre avec le célèbre intellectuel africain à l’occasion de la sortie de son livre. Dans son dernier livre, le Professeur Théophile Obenga sort de son registre habituel en lançant un grand Appel à la jeunesse africaine, paru ce vendredi aux Editions Ccinia Communication. Face aux nombreuses tragédies qui touchent le continent africain, celui qui a été l’assistant de Cheikh Anta Diop appelle cette jeunesse à se réveiller, à sortir de son état de désoeuvrement et à agir pour la Renaissance africaine.

Appel à la jeunesse africaine est la dernière œuvre de l’historien, égyptologue et linguiste congolais, le Professeur Théophile Obenga. Persuadé que les Africains trouveront leur salut non en Occident, comme semblent le penser bon nombre d’entre eux, mais chez eux, il invite la jeunesse africaine à une meilleure connaissance de son Histoire. Théophile Obenga a étudié la philosophie à l’université de Bordeaux, l’histoire au Collège de France à Paris et l’égyptologie à Genève (Suisse). Il a également suivi une formation en sciences de l’éducation à Pittsburgh aux Etats-Unis. Docteur d’Etat ès lettres, ancien directeur général du Centre international des civilisations bantu à Libreville, au Gabon, il a participé à la rédaction de l’encyclopédie Histoire générale de l’Afrique réalisée sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture. Aujourd’hui, il est directeur du département d’études des civilisations africaines à l’université de San Francisco en Californie (Etats-Unis) et co-directeur de la revue d’égyptologie et des civilisations africaines Ankh éditée en France.

Afrik : Pourquoi Appel à la jeunesse africaine est il aussi différent de vos autres écrits ?
Théophile Obenga :
C’est vrai, je m’occupe habituellement d’autres champs de recherche tels que l’histoire linguistique, l’anthropologie… Mais j’ai senti comme une nécessité d’écrire ce livre car nous vivons actuellement de grandes tragédies comme les pandémies, les jeunes qui meurent en mer dans les îles Canaries, le taux élevé de chômeurs dans les capitales africaines…La jeunesse est quasiment désœuvrée. En tant qu’intellectuel, je ne peux pas fermer les yeux sur tout cela. Je me pose donc des questions, je tente de comprendre le pourquoi du comment de ce malheur qui touche tout particulièrement la jeunesse en Afrique.

Afrik : En lisant votre livre, le moins que l’on puisse dire c’est que vous n’êtes pas tendre avec l’Occident : vous écrivez : « Dominer, coloniser, détruire, tel est le destin de l’Occident »...
Théophile Obenga :
Notre couplage avec l’Occident dure depuis le XIII-XIVe siècle. Cela fait donc presque dix siècles que nous sommes ensemble. Nous parlons leur langue, leurs missionnaires ont étudié nos langues, ils sont venus chez nous, nous sommes venus chez eux, etc. Cependant quand nous faisons le bilan de cette longue cohabitation, que retirons-nous de bon ? Nous avons subi une longue traite négrière, il y a eu ensuite la découverte de l’Afrique qu’on a partagée à Berlin selon les intérêts exclusivement européens et non ceux de l’amitié Europe-Afrique. Puis il y a eu la grande colonisation, c’est-à-dire qu’on vous impose une culture, une langue, une administration, des manières de faire, de vivre et de penser qui sont celles du dominateur. On ne nous a jamais enseigné les langues africaines à l’école primaire mais seulement celle du colon. Même aujourd’hui, cette habitude perdure, le français reste la langue officielle dans des pays comme le Congo. C’est donc ce qu’on appelle l’aliénation culturelle, indépendamment de l’esclavage et de l’exploitation coloniale. Prenons l’exemple des matière premières comme l’uranium, lorsqu’ils le prennent au Gabon, ils s’en servent non pour aider au développement de l’Afrique mais pour construire des centrales nucléaires en France. Ils vident le continent africain de ses matières premières afin de développer leur propre continent. Aujourd’hui, ils apprennent la corruption aux chefs d’Etat africains, comment on vole l’argent destiné au service public. Je peux citer les exemples de Loïk Le Floch-Prégent qui a fait de la prison à la suite de l’affaire Elf au Congo, Paul Wolfowitz qui s’est servi dans la caisse de la Banque mondiale au profit de sa campagne, il a été contraint de quitter son poste de président parce que là-bas au moins il y a une justice. Je ne parle même pas de l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. Et ce sont ces mêmes personnes qui sont condamnées pour corruption dans leur propre pays, qui sont pris comme conseillers auprès des Chefs d’Etat africains.

Afrik : Ne pensez-vous pas justement que ces chefs d’Etat ont leur responsabilité dans tout cela parce qu’après tout, on ne leur force pas la main ?
Théophile Obenga :
J’affirme juste que le « mariage » avec l’Europe n’a rien donné, qu’il faut par conséquent passer à autre chose. Malheureusement, nos dirigeants ne l’ont pas encore compris. Beaucoup croient encore en l’Occident. Ce n’est pas mon cas, je sais que mon salut ne viendra pas de l’Occident. Je respecte l’Occident, je fais des affaires avec elle mais contrairement à d’autres je ne le fais pas comme un soumis, un nègre esclave incompétent qui a peur de l’Occident, qui est complexé et qui a un sentiment d’infériorité. C’est fini tout cela, s’il faut traiter avec elle, nous devons le faire d’égal à égal. Malheureusement en Afrique, au Congo en particulier, lorsqu’une personne donne son avis sur une situation, même s’il est bon, il sera toujours moins considéré que celui d’un Occidental. C’est malheureux que les Noirs soient encore esclaves de la sorte. Voilà pourquoi je critique ces relations. Je ne critique pas juste pour critiquer, j’affirme ce que je constate, à savoir la réalité. Concernant nos chefs d’Etats, ils ne comprennent pas l’importance d’être franc devant l’argent, car celui-ci représente un pouvoir extraordinaire. Son rôle est avant tout de permettre le bien-être et le bonheur social d’un pays. Seulement voilà, nos chefs d’Etat manquent cruellement de cette force morale, cette éthique devant l’argent. Le résultat est qu’ils gardent tout pour eux et leur clan au détriment du reste de la population. Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est qu’ils ont beau accumulé des millions dans des comptes cachés en Suisse ou ailleurs, à leur mort, cet argent ne leur appartient plus. Ni à eux ni à leur famille. Les héritiers de Mobutu, par exemple, n’ont rien touché des millions de dollars qu’il a laissé dans ses comptes suisses. Il est normal qu’un président ait un certain niveau de vie du fait de sa fonction mais il doit aussi penser au bien-être de son peuple. Ces chefs d’Etat manquent également de patriotisme, ce lien qui lie ton sang à celui de ton sol natal, ta nation. Il faut aimer son pays au-dessus de tout, c’est ce que font les Occidentaux. Le patriotisme, c’est lorsque Sarkozy dit « La France m’a tout donné et en tant que Président je vais tout lui donner ». C’est exactement ce qui nous manque. Avez-vous déjà entendu un leader noir africain dire cela ? A cause de ce manque de patriotisme, ils restent enfermés dans leur clan de villageois, leurs ethnies tout en dirigeant la nation. Dans une nation faite d’ethnies, il y aura toujours des crises et des guerres parce que c’est le Nord qui a le pouvoir, le Sud est frustré et ainsi de suite. Tout cela n’engendre rien de bon.

Afrik : Vous avez également des propos très durs envers le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale ?
Théophile Obenga :
Pour moi, ce sont des malfrats. Nommez-moi un seul projet de la Banque mondiale ou du FMI qui a bien marché sur le continent africain ? Aucun ! Le meilleur élève, c’était le président Rawlings au Ghana mais qu’en a retiré son pays ? Tout le monde le dit, la littérature anglophone est encore plus violente à ce propos. Le FMI et la Banque mondiale sont également coscientes de leurs échecs. Ce n’est pas pour rien que beaucoup de pays les quittent, notamment ceux de l’Amérique latine, l’Argentine, le Venezuela, le Chili, le Brésil, etc. Où avez-vous vu une banque se créer pour aider quelqu’un à se développer ? L’essence même d’une banque, c’est de ne penser qu’à ses propres intérêts. Le FMI et la Banque mondiale ont détruit l’Afrique avec leurs plans qui n’ont ni queue ni tête et leur politique néo-libérale. On devrait les traduire en justice pour crimes économiques, il n’y a pas que les crimes de guerre ! Ils prétendent nous inculquer la bonne gouvernance alors que ce sont eux les plus corrompus, je me réfère encore au cas de Paul Wolfowitz.

Afrik : Vous préconisez donc que l’Afrique cesse sa collaboration avec ces institutions comme l’a fait l’Amérique latine. Seulement, il semblerait qu’elle ait peur de ne pas s’en sortir sans elles…
Théophile Obenga :
C’est juste une décision à prendre, les autres l’ont bien fait. Ce n’est pas si dur que cela. Seulement une fois que cette décision a été prise, il ne s’agit pas de rester là à jouer au tam-tam. Il faut s’organiser. Dans le cas de certains pays comme le Congo, ils ont l’hydrocarbure, c’est source de beaucoup de richesse, de plus ils ne sont pas nombreux. En gérant mieux, on peut aider le pays à se développer sans avoir à s’endetter. Maintenant s’il faut s’endetter, on n’ait pas obligé de passer par la Banque mondiale ou le FMI. Les Etats-Unis et la France qui sont des grandes puissances ont des budgets déficitaires. Ils ont une grosse dette vis à vis des pays comme la Chine. Pourquoi n’empruntent-ils pas l’argent à ces deux institutions ? Ils préfèrent, eux, se tourner vers d’autres Etats.

Afrik : Vous prônez également la Renaissance africaine, le panafricanisme : « le futur de l’Afrique est panafricain », dites-vous …
Théophile Obenga :
J’ai constaté en étudiant l’histoire du monde que lorsqu’un peuple a été dans la misère, la souffrance, il cherche souvent à renaître. C’est arrivé au Japon avec ce qu’on appelle l’ère Meiji, en Turquie avec la venue d’Atatürk qui a complètement réformé le pays, aux Juifs avec la naissance de l’Etat d’Israël, l’Europe avec la renaissance européenne initiée par Churchill…Cette renaissance s’impose aussi en Afrique car nous avons subi le malheur pendant plusieurs siècles. Que nous reste-t-il, à part renaître à nouveau, reprendre un nouvel élan, un nouvel essor ? Il suffit de se servir de ses ressources naturelles, son intelligence pour se développer. C’est tout à fait normal si l’on suit l’histoire des peuples.

Afrik : Pensez-vous que cela soit possible à l’heure actuelle ?
Théophile Obenga :
C’est tout à fait possible, nous avons tout ce qu’il faut, les cerveaux, l’imagination. Nous sommes largement gâtés par la nature avec les différents fleuves africains, les forêts encore vierges, les animaux sauvages qui n’existent qu’en Afrique, nous avons le sous-sol le plus riche du monde…. On réunit toutes les forces vives de l’Afrique, on fait ce qu’on peut faire pour notre génération. Chacun doit mettre son expérience personnelle et professionnelle au profit du continent. Et s’il y a des obstacles, il suffit de les contourner.

Afrik : D’où la phrase « la diversité culturelle africaine est une force » ?
Théophile Obenga :
Bien sûr. L’idée que les différentes ethnies d’un pays ne peuvent s’unir, c’est n’importe quoi. Plus il y en a, plus nous sommes riches. Il suffit d’avoir une bonne méthodologie pour exploiter toute cette richesse. En France, il y a bien des Bretons, des Bourguignons, des Normands, des Picards, ils sont même plus divers que nous. Et comme ils ont l’esprit, l’âme française, ils n’ont aucun problème de cohabitation. C’est ce qui manque au peuple africain.

Afrik : Vous incitez également dès le début du livre, l’Afrique à se tourner vers l’Asie. Pourquoi ?
Théophile Obenga :
La Chine ne nous a pas colonisés, nous n’avons pas vécu avec elle pendant des siècles. Ils viennent pour leurs intérêts, ils ont leur paradigme. Faisons affaire, « tu gagnes, je gagne ». Après, il suffit d’être vigilant afin de sauver ses intérêts. Alors qu’avec l’Occident, « c’est je fais, je gagne, si tu blague, je te tue ». Les Chinois n’ont pas tué Lumumba. Voilà pourquoi l’Europe est en train de perdre son pré-carré en Afrique. Ils vont perdre le Soudan où il y a du pétrole, le Niger où il y a l’uranium.

Afrik : Vous finissez le livre sur quelques orientations panafricaines…
Théophile Obenga :
Il est important de s’organiser. Par exemple, la jeunesse africaine va se réunir à Bamako et créer un bulletin de liaison de la jeunesse panafricaine, clair et simple que tout le monde puisse lire et comprendre. Un bulletin qui sera aussi diffusé sur Internet et qui informera de l’action des jeunes partout sur le continent africain.

Afrik : Vous travaillez depuis plusieurs années aux Etats-Unis. Pourquoi ce choix et pourquoi pas au Congo par exemple ?
Théophile Obenga :
Avant j’avais une grande maison à Brazzaville, elle a été brûlée pendant la guerre. J’avais l’une des bibliothèques les plus riches d’Afrique. J’avais par exemple Le Code noir publié au temps de Louis XIV, les notes et les lettres que m’écrivait à la main Cheik Anta Diop, une bibliothèque que j’ai mis trente ans à constituer. J’étais complètement anéanti après cela, j’avais l’impression qu’on avait détruit mon cerveau. Il m’était donc impossible de rester au pays. J’ai voulu venir enseigner en France, mais ici la fonction publique ne recrute pas au delà de 50 ans. Ce qui n’est pas le cas aux Etats-Unis. Ils recrutent n’importe qui tant que tu leur apportes quelque chose, l’argent ou le savoir.

Afrik : Qu’espérez-vous concrètement en sortant ce livre ?
Théophile Obenga :
Initier un grand débat sur la Renaissance africaine, ouvrir les yeux à cette jeunesse africaine qui accepte par dépit d’aller mourir dans la Méditerranée, et surtout à nos chefs d’Etats.

Théophile Obenga, Appel à la jeunesse africaine, Editions Ccinia Communication, juillet 2007, 19£

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