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9 octobre 2013 3 09 /10 /octobre /2013 15:49

 

 

 

«On croit mourir pour la patrie : on meurt pour les industries» A. France

 

Le Plan Marshall a plusieurs versions historiques. Nous en connaissons deux : 

«une version officielle» et une autre revisitée. Celle-ci est dérangeante. Elle remet en question la première à partir de l’orientation de la politique étrangère US après la deuxième guerre mondiale. Elle indique le lien entre le Plan Marshall et la subordination des intérêts des nations l’ayant appliqué aux intérêts du capitalisme prédateur américain. «La version officielle», la plus répandue, présente les américains comme étant «les libérateurs» de l’Europe de l’Ouest et met entre parenthèse le contexte dans lequel le Plan a été conçu. Revisiter l’histoire de cette Europe est nécessaire pour poser des questions, parfois « bêtes », sur ce que la Belgique et certains autres pays occidentaux voudraient réaliser à l’Est de la RDC.

 

Après la Grande Dépression de 1929, le président Roosevelt a proposé un New Deal au peuple américain. Il a mis en place un Etat public régulateur de l’économie. «Pendant longtemps, écrit Peter Dale Scott, il a semblé que le New Deal de Roosevelt, répondant à la plus grave crise économique des l’Histoire de la nation, avait initié une nouvelle ère plus stable de capitalisme régulé, avec des syndicats puissants et des mécanismes de contrôle de banques, ou encore la négociation des salaires et des avantages sociaux des travailleurs grâce à des procédures d’arbitrage mutuellement acceptées. »[1] Après la seconde guerre mondiale, l’Etat public régulant le capitalisme fut long feu.

Le Département de la Justice échoua dans sa tentative d’appliquer aux majors pétrolières US les lois antitrust. « La survie des majors à ce défi intérieur amplifia leur déjà spectaculaire influence sur la politique étrangère des Etats-Unis. Celle-ci peut-être observée dans la Doctrine Truman de 1946 (qui garantissait la sécurité maritime en Méditerranée pour les tankers transportant du pétrole saoudien) et le Plan Marshal de 1948 (qui créa en Europe de l’Ouest un marché pour le surplus de pétrole moyen-oriental). »[2] Notons que ce Plan fait partie de l’expansion du capitalisme prédateur.

 

Et en 1948, quelle est la doctrine qui oriente la politique étrangère US ? Sur quoi est-elle fondée ? Au Conseil des relations extérieures, un groupe d’études dénommé Guerre et Paix, a concocté le projet du Grand Domaine. Il partait d’un constat : les USA avaient 60% de la richesse mondiale et 6,3% de sa population. Ils devraient être sûrs que cette situation en ferait l’objet d’envie et de ressentiment. « Notre véritable tâche dans la période qui vient, nota ce groupe d’étude, est d’imaginer un système de relations qui nous assure de maintenir cette disparité. »[3] Pour ce faire, ils devaient rompre avec « les idées illusoires » telles que celles de l’élévation du niveau de vie des citoyens, de la démocratisation et des droits de l’homme.

 

« Ne nous berçons pas de l’illusion que nous pouvons nous permettre le luxe d’être altruistes et bienfaiteurs de l’humanité, écrivit-il. » Pour ce groupe d’études, les rapports sociaux sont exclus de l’approche de l’autre comme socle à partager. Il n’y a que les rapports économiques qui comptent.

Disons que le contexte dans lequel le Plan Marshal va être appliqué est celui du capitalisme prédateur, excluant tout altruisme, toute philanthropie, toute justice sociale et tout effort de gouvernement démocratique régulateur. Il participe du projet du « Grand Domaine » conçu dans le secret. 

 

De quoi s’agit-il ? Il s’agit de la conquête de « l’espace mondial stratégiquement indispensable pour s’assurer la maîtrise du monde, trouver de nouvelles terres, se procurer facilement des matières premières, en même temps qu’exploiter la main-d’œuvre ‘servile à bon marché’ des indigènes. Développer l’esprit des colonies (…) permettra également d’écouler les marchandises produites dans leurs usines. »[4] Le « Grand Domaine » est le lieu de l’organisation de la subordination des intérêts nationaux des pays dits « amis » ou « alliés » à ceux des USA. Le Plan Marshall, la Banque mondiale, le FMI et l’OMC en ont été « des créatures ». Il a été conçu par un petit groupe de l’élite américaine pour l’expansion du capitalisme prédateur et non pour le bien-être des peuples. 

 

Mais ce n’est pas cela que l’histoire officielle enseigne. Celle-ci présente les américains comme « les libérateurs » des

français et d’autres occidentaux du nazisme au point qu’un discours comme celui que nous empruntons dans cet article à Danielle Mitterrand est dérangeant. Elle note : « Libérer les Français du nazisme ! Sauver la démocratie ! Ils ont débarqué sur les plages de Normandie pour sauver la démocratie. Beaucoup ont donné leur vie.

Mais ils ne savaient pas, eux non plus, qu’un groupe d’études qu’ils ne connaissaient pas avait d’autres objectifs en tête, et n’hésitait pas à en balayer les principes d’un trait de plume. »[5] L’un de ces objectifs fut de transformer l’Europe de l’Ouest en un terrain de guerre économique. « Première victoire : dissolution du système monétaire par la fin de la référence-or, stratégie élaborée des multinationales, manipulations boursières du dollar, insertion dans une zone de libre-échange dont on connaît les effets. » L’un de ces effets fut la soumission du Marché commun aux puissances extérieures et plus tard, la création de l’UE[6].

 

Quand certains pays occidentaux parlent du « Plan Marshall » pour l’Est de la RDC , notre peur est qu’ils ne soient en train de vendre « la version officielle » dudit Plan. Il est possible qu’ils puissent se dire que « leurs alliés » congolais ne savent pas que l’UE est « américanisée » et qu’elle est dirigée par la troïka composée de la Commission Européenne , du FMI et de la Banque Centrale Européenne. Et que plusieurs pays européens (ou même tous) ont perdu leur souveraineté face à cette troïka[7]. La RDC va-t-elle avoir affaire, pour « son Plan Marshall », à une petite élite européenne travaillant pour le bien-être des multinationales, soutiens de la troïka, après tous les crimes perpétrés en Afrique centrale par le capitalisme prédateur[8] ? 

 

Posons quand même quelques questions bêtes. Comment l’Europe qui impose des plans d’austérité à certains de ses membres, comment l’Europe où les entreprises ferment les unes après les autres, où le chômage est galopant, où certains peuples sont stigmatisés à cause de leurs origines identitaires peut-elle aller travailler au redressement de l’Est de la RDC ? Pourquoi ne donne-t-elle pas un coup de main aux USA qui ont maille à partir avec leur budget ? Pourquoi n’utilise-t-elle pas son argent à payer sa dette intérieure abyssale ?

 

Aussi l’Europe est-elle en RDC depuis très longtemps et davantage à partir des élections de 2006. Pourquoi a-t-elle attendu si longtemps pour appliquer « son Plan Marshall » à l’Est de la RDC ? Veut-elle poursuivre son travail de « destruction créatrice » dans ce pays qui est au cœur de l’Afrique ? Quels sont les principes sur lesquels elle veut bâtir « son Plan Marshall » ?

 

Il est possible que la Belgique et certains pays européens aient un véritable « Plan Marshall » pour l’Est de la RDC. La RDC pourrait être une exception dans l’histoire du capitalisme prédateur. Mais pourquoi un « Plan pour » et non un « Plan avec » ? Un « Plan pour » irait dans le sens de la logique néocoloniale et paternaliste. Un « Plan avec » irait dans le sens de l’interdépendance des peuples. Et d’une interdépendance responsabilisante. Il exigerait que les partenaires se mettent d’accord sur les principes à respecter dans la réalisation commune de ce « Plan ».

L’un des principes serait le respect de la souveraineté de la RDC afin que les décisions prises pour la reconstruction d’une partie de son territoire ne lui soient pas dictées de l’extérieur. Qu’elle décide seule en âme et conscience des orientations à donner à cette reconstruction multiforme et implique ses partenaires extérieurs à bon escient. (Or, la RDC est un pays sous tutelle, sous occupation., et agencifié au niveau de ses ministères. Donc, il ne peut rien décider par lui-même.)

 

Un autre principe serait celui de la légitimité du pouvoir avec lequel les partenaires extérieurs veulent travailler. Ou ceux-ci considèrent que le respect des droits de l’homme, de la démocratisation participative, de la justice sociale, du pluralisme politique (piliers d’un pouvoir légitime) est un objectif illusoire dont ils ne doivent pas tenir compte au nom du capitalisme prédateur qu’ils servent ; ou ils y recourent comme base politique indispensable à la lutte contre la crise anthropologique dont souffre toute la RDC. (Or, ils voudraient travailler avec un pouvoir illégitime qu’ils ont créé après les élections piège à con de 2006. Donc, il n’y aurait rien à attendre de ce Plan.)

Un troisième principe serait la refondation de tous ces échanges et « Plans » sur autre chose que les rapports économico-financiers en reconnaissant la commune socialité (et la solidarité) comme des valeurs sur lesquelles il ne faut pas transiger.

 

A notre avis, il pourra être difficile à l’UE de repenser sa façon de faire avec la RDC. Sa prise en otage par la troïka est un handicap sérieux à la promotion de relations d’interdépendance responsable et responsabilisante. Dominée par « la démocratie du marché », elle va travailler à l’extension du Grand Domaine. Elle va contribuer à l’avancement du projet du « marché de l’Afrique de l’Est » aux dépens des valeurs qui l’ont façonnée quand elle régulait encore le capitalisme.

Avec le Plan Marshall UE, la RDC et sa partie orientale ne seront pas sorties de l’auberge. Le réseau d’élite transnational de prédation tirera son épingle du jeu après « les loyaux services » qu’il aura rendu aux « cosmocrates », ces multinationales sans foi ni loi.

Mbelu Babanya Kabudi

 

[1] P. DALE SCOTT, La machine de guerre américaine. La politique profonde, la CIA , la drogue, l’Afghanistan,…, Paris, Demi-Lune, 2012,p. 69.

[2] Ibidem.

[3] D. MITTERRAND, Le livre de ma mémoire, Paris, Jean-Claude Gawsewitch, 2007, p.408.

[4] Ibidem.

[5] Ibidem, p. 416.

[6] Pour en savoir plus, écouter la conférence de François Asselineau du 21 avril 2012 intitulée « Qui gouverne la France et l’Europe » sur ce lien : http://www.youtube.com/watch?v=Bb8dB7d3BdE (Aperçu)

[7] Lire C. Deloire et C. Dubois, Circus politicus, Paris, Albin Michel, 2012.

[8] Lire C. Onana, Europe, crime et censure au Congo. Les documents qui accusent, Paris, Duboiris, 2012.

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